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Se replonger dans l’œuvre de McBain est toujours un pur régal, même quand il ne s’agit pas de la meilleure enquête de l’inoubliable saga du 87e district. En soi, l’intrigue policière du Sonneur n’a rien d’extraordinaire, elle est plutôt bien ficelée (malgré tout de même une incohérence), et assez prenante, mais pas beaucoup plus, finalement, que celles des meilleurs romans policiers de notre époque. Ce qui compte le plus dans les épisodes du 87e district, ce ne sont pas les intrigues policières (paradoxe mcbainien), mais tout ce qui gravite autour. Car l’auteur possède des qualités inimitables. Le sens de l’humour, une plume très agréable, l’amour des anecdotes (sur le métier de flic ou sur les personnages), ainsi qu’une qualité de dialogue inégalée. Un autre aspect bluffant de son œuvre est qu’elle n’a pas pris une ride. Le sonneur est sorti en 1956, mais tout comme les autres épisodes, pourrait aussi bien se dérouler dans notre XXIe siècle. Seule la mention selon laquelle Kling a quelques années auparavant fait la guerre de Corée indique que le texte se déroule dans les années 50. Le reste est intemporel, notamment l'exceptionnelle dextérité de l'auteur à créer et faire vivre des personnages universels et variés, comme le « grand frère » Carella (qui, une fois n’est pas coutume, n’apparaît presque pas dans l’épisode, pour cause de voyage de noces), le jeune Kling, qui fait ici la rencontre de Claire Townsend (scène inoubliable), ou le « mauvais » Havilland. Du grand art, comme d’habitude. Mais quoi de surprenant, venant du meilleur auteur de polar de tous les temps ?
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Le Sourire noir est l’appellation « vulgaire » de l’Amazing Diet, un régime amincissant très (trop ?) efficace aux effets secondaires étranges et dangereux… Le produit ne circule que dans un parc naturel californien, où viennent décompresser des « yuppies » surmenés. Quand David Sarella, écrivain populaire, débarque dans la station en qualité de professeur de création littéraire, il comprend vite les dangers de ce « régime ». Et son importance : l’Amazing Diet intéresse en effet la CIA et la Mafia… Ce thriller de Brussolo est inégal : le premier tiers – la mise en place de l’intrigue – est excellent, mais le reste ne suit pas. Cela démarre très bien, donc, on apprécie les nombreux clins d’œil de l’auteur : le principal concerne bien sûr David Sarella, l’évident alter ego de Brussolo. Par le physique tout d’abord : Sarella est en effet présenté comme « un homme barbu, aux cheveux rasés très près du crâne, à la façon des militaires. Il avait un air trop sérieux, un peu agressif qui ne lui donnait pas envie de lui serrer la main. » Et la ressemblance ne se réduit pas seulement à l’apparence : « [David Sarella] ne se prenait pas pour un artiste mais il aimait son travail […] Il avait inventé la série des ”Conan Lord“ qui lui permettait de livrer à son éditeur […] des histoires terrifiantes à base d’énigmes, de crimes et de mystères. Il était assez doué pour faire peur, distiller des atmosphères vénéneuses […] Tout le monde s’accordait à lui reconnaître une imagination hors du commun, même si ce compliment cachait en réalité une méfiance entachée d’un léger dégoût. » Sarella est également une occasion pour Brussolo de parler de la fascination de ses fans à son égard : « Je lis tous vos bouquins, explique un personnage à Sarella, […] Je me demande souvent où vous allez chercher tout ça. Quand vous serez mort, ce serait amusant de faire l’autopsie de votre cerveau. P’t’être qu’on découvrirait une malformation qui expliquerait tout ? » Mais l’alter ego de l’écrivain n’est pas qu’un prétexte à l’autosatisfaction, bien au contraire : Brussolo a en effet l’intelligence de se passer en dérision, notamment avec les titres « nanardeux » de son héros : « La sueur aux tempes », « Profession : cadavre », ou encore « Cercueil à louer ». Ce dernier titre rappelle d’ailleurs étrangement un vrai titre de Brussolo, Cauchemar à louer. Quant à Conan Lord, la série de Sarella, est-il besoin de préciser qu’il s’agit d’un héros de Brussolo ? Enfin, Sarella permet à l’auteur de parler de sa propre conception de l’écriture, basée sur l’efficacité et l’imagination, aux antipodes des « Français » (sic) et de ses propres élèves, lequels sont décrits comme des « ”artistes” ratés, et qui le resteraient jusqu’à leur mort, des nombrilistes persuadés de détenir une âme d’exception, les éternels amateurs d’ouvrages illisibles qui [mesurent] l’art à l’aune de l’ennui. » On apprécie en outre sa critique, déjà présente dans Le chien de minuit, du milieu éditorial et de la superficialité – voire la déshumanisation – de la société américaine… Bref, on se régale lors de ces 150 premières pages. La scène d’ouverture, qui se termine par la mort de Sarah, une apprentie écrivain accroc au Sourire noir, est très réussie. L’arrivée de Sarella dans la station, avec sa découverte des méfaits du régime, l’est tout autant, de même que ses cours de création littéraire devant ses élèves hautains et prétentieux. Brussolo y montre tout son talent : style nerveux et efficace, atmosphère inquiétante, imagination débordante… Malheureusement, l’écrivain se montre moins inspiré par la suite. Si la première partie est descriptive, et permet à merveille de faire monter la tension, le reste est en revanche décousu, et ne se limite qu’à une course-poursuite, pas vraiment maîtrisée, entre Sarella et le créateur du régime. En outre, certaines idées, malgré leur intérêt, sont trop peu, ou mal, développées (la recherche de la maison, ou les effets du Sourire noir sur Sarella), quand d’autres frisent le grotesque (le village des bûcherons, notamment). Le dénouement final donne quant à lui une réelle impression de bâclé. Bref, un roman inégal, oscillant entre l’excellent et le poussif. Brussolo aurait sans doute pu beaucoup mieux faire, avec une intrigue aussi originale et les grandes qualités qu’on lui connaît. Mais ce n’est pas un scoop : l’auteur a au cours de sa carrière pris le parti de privilégier la quantité (plus de 150 romans au compteur) à la qualité…
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Si Sans feu ni lieu n’est pas la plus grande réussite de Fred Vargas (puisqu’il s’agit de Pars vite et reviens tard), mais n’en demeure pas moins un épisode fort savoureux. Et ce malgré quelques défauts. Vargas adore en effet prendre son temps pour mener ses intrigues, ce qui peut laisser au lecteur un sentiment de lenteur et de redondance. En outre, le dénouement, un peu tiré par les cheveux, ne convainc pas totalement. Sans feu ni lieu est donc, en tant que polar dans le sens classique du terme, imparfait, mais il demeure un vrai plaisir dans la mesure où le roman est typiquement « vargassien ». On y retouve tout ce qui fait le charme de cette grande du polar français : jolie plume, dialogues percutants et surtout personnages décalés et attachants. Clément, tout d’abord, le simplet qui cherche en vain à utiliser un langage soutenu. Mais aussi « l’Allemand » Louis Kohlweiler, l’homme au crapaud, qui a quitté la police pour se consacrer à une biographie de Bismarck, mais se voit contraint d’enquêter à nouveau sur la série de meurtres qui sévissent à Paris. Et enfin, nos célèbres « évangélistes » historiens (Matthias, spécialiste de la Préhistoire, Marc, du Moyen Âge, et Lucien, de la 1re Guerre mondiale) habitant la tout aussi fameuse « baraque pourrie ». Beaucoup d’humour, donc, dans ce très léger et distrayant polar qui demeure, malgré ses quelques longueurs, plus « haletant » que certains autres opus de l’écrivain (Debout les morts et L’homme à l’envers, notamment). Un excellent divertissement !
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Au moment de son adaptation au cinéma par le grand Scorsese, difficile de ne pas évoquer Shutter Island, d’autant que ce thriller, écrit par l’Américain Dennis Lehane, est considéré comme l’une des plus belles réussites de la décennie. Le roman se déroule dans les années 50. Deux flics, Teddy Daniels et Chuck Aule, sont chargés d’enquêter sur Shutter Island, une île sinistre qui abrite un hôpital psychiatrique où sont « incarcérés » des éléments particulièrement atteints et dangereux. L’une des patientes, Rachel Solando, a disparu en laissant derrière elle un code secret indéchiffrable… Une île, une disparition, un code, un asile psychiatrique et un contexte historique (guerre froide, lendemain de Seconde Guerre mondiale) : que d’ingrédients alléchants dans Shutter Island ! Plus dure est la chute. Le principal problème concerne le rythme : les 300 premières pages (sur 400 !) sont soporifiques. Hormis quelques trop rares sursauts, le lecteur s’ennuie ferme. Il ne se passe quasiment rien : de longues et inutiles descriptions et, plus encore, des dialogues superflus et poussifs, font office de remplissage et alourdissent considérablement la lecture. Les 100 dernières pages sont heureusement plus haletantes, riches en rebondissements. Mais la fin, certes surprenante, semble un peu tirée par les cheveux, et n’est donc pas totalement convaincante. Je ne me suis pas non plus attaché à ce tandem de flics – qui rappelle ceux qu’on trouve dans les séries policières américaines –, et ce malgré les efforts de l’auteur pour disséquer leur psychologie et leur passé très chargé. Bref, une intrigue de base prometteuse, et tout de même quelques points forts (l’atmosphère oppressante et le climat de paranoïa sont plutôt bien rendus), mais l’ensemble s’avère au final confus, inégal et très ennuyeux. Dommage, il y avait vraiment la place pour que le roman soit à la hauteur de sa flatteuse réputation.
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Roseanna appartient aux romans qui ont marqué l’histoire de la littérature policière. Depuis l’émergence de la fameuse « vague nordique » (Mankell, Millénium, Indridason…), le tandem Maj Sjöwall-Per Wahlöö, considéré comme pionnier du polar suédois, a été redécouvert par le public français. Dans la préface de Roseanna, le célèbre Henning Mankell ne tarit pas d’éloges sur le roman, premier volet d’une série de dix : « Sur bien des aspects, Roseanna est un livre fascinant ». À la lecture du roman, on comprend en quoi le tandem a influencé l’auteur des Morts de la Saint-Jean : le texte se déroule en Suède, le temps est maussade, l’intrigue assez lente, et, enfin, l’objectif de ses auteurs est d’ « utiliser le roman criminel comme un scalpel ouvrant le ventre de la société et exposant la pauvreté idéologique et la morale discutable du bien-être bourgeois ». On retrouve tous ces points chez Mankell, donc, mais aussi l’Islandais Indridason. Passons au roman en tant que tel. L’intrigue est classique : une jeune femme est retrouvée morte dans un canal de Motala, une petite ville suédoise. De qui s’agit-il ? Qui a fait le coup ? Pourquoi ? L’inspecteur Martin Beck, avec ses collègues Ahlberg et Kallberg, va tenter de résoudre l’énigme… Ce roman, publié en 1965, comporte de nombreuses qualités. Tout d’abord, il se lit très bien grâce au style simple, nerveux, limpide et donc fortement agréable et efficace. Le lecteur apprécie également l’aspect « police procedural » du roman – inspiré par l’Américain Ed McBain – qui détaille le quotidien de la vie au commissariat. À ce titre, les restitutions des interrogatoires sont particulièrement réussies et captivantes. Mais il faut également dire que cet aspect « procédure policière » déçoit un peu, car pas assez développée. On y trouve bien moins de détails et de documentation, du moins dans ce premier volet, que dans la fameuse saga du 87e district de McBain, écrivain à la fois fondateur et référence du genre. Autre aspect relativement décevant (mais pas si gênant, finalement) : la dimension « critique de la société » est assez peu évidente, dans la mesure où Roseanna est un polar de forme très classique. Qu’y apprend-on vraiment sur la société suédoise ? Qu’elle abrite des psychopathes et des meurtriers ? Quel scoop ! La Suède était sans doute, dans les années 60, considérée comme LE modèle social, mais qui est assez naïf pour penser qu’elle ne connaissait pas les problèmes « universels » que sont la violence et le crime ? Enfin, c’est un roman auquel, en bon polar scandinave, on peut parfois reprocher une certaine lenteur, due à un manque de rebondissements. Bref, un roman non dénué de défauts, mais qui bénéficie de circonstances atténuantes : il s’agit d’un premier roman, les auteurs n’étaient donc pas encore totalement à l’aise, et ce texte est paru dans les années 60, beaucoup d’eau a depuis coulé sous les ponts, ce qui rend le lecteur plus difficile et avide d’intrigues toujours plus originales… Pour conclure, Roseanna est un bon polar qui mérite le détour, un roman « culte » à avoir lu, plus impressionnant par son ton alerte qui n’a pas pris une ride que l’intrigue elle-même, qui ne surprendra pas le lecteur d’aujourd’hui.
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Les sept crimes de Rome est un roman policier historique écrit par le Français Guillaume Prévost. En 1514, Léonard de Vinci, aidé d’un jeune étudiant en médecine, enquête sur une série de meurtres qui font rage dans la Ville éternelle… Une belle réussite que ce roman très documenté qui nous offre de belles images de la Rome du 16e. Le lecteur peut « visiter » le Vatican (et y croiser le Pape Léon X), la chapelle Sixtine, la colonne de Marc Aurèle et tant d’autres monuments romains célèbres. Il apprend aussi une foule de choses sur l’époque, entre autres : l’enseignement d’Averroès était proscrit par l’Église (le philosophe ayant nié l’immortalité de l’âme), la place prépondérante de l’art dans la vie quotidienne, mais aussi la montée de l’antisémitisme et de l’insécurité dans Rome. Cet aspect « érudit », additionné à l’habileté de la reconstitution, rappelle forcément Le nom de la rose, le chef-d’œuvre d’Eco. Un autre aspect savoureux du texte repose sur le personnage de Léonard, dont le lecteur visite avec bonheur l’atelier, qui fourmille de surprises… On s’attache forcément au personnage, ce Génie frustré par sa curiosité sans cesse en éveil et sa volonté de tout découvrir, cet être méprisé par la police quand il s’intéresse de plus près aux assassinats, car jugé trop intuitif… Et les qualités du roman ne s’arrêtent pas là. Parfois, les polars historiques laissent le lecteur sur sa faim car ils privilégient le contexte historique, le « décor », au détriment de l’intrigue policière, qui passe au second plan. Ce n’est pas le cas ici. Le roman captive le lecteur du début à la fin par son rythme effréné, ses fausses pistes et son style soigné et agréable. Passionnant et instructif, Les sept crimes de Rome est tout simplement une excellente lecture !
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Mygale, de Thierry Jonquet, fait partie des romans qu’il est impossible de résumer sans en dévoiler les tenants et aboutissants. Contentons-nous donc de dire qu’il s’agit d’une terrible histoire de vengeance, qui, malgré son petit gabarit, laisse un souvenir impérissable à son lecteur. Car là où les autres polars excèdent souvent les 500 pages – avec souvent des longueurs inconfortables –, Jonquet n’en propose que 150, avec seulement trois personnages importants (les autres étant très secondaires). Les protagonistes se nomment Richard Lafargue, chirurgien, Eve, sa magnifique compagne qu’il enferme à double tour, et Alex, un jeune homme pas très fûté qui vient de cambrioler une banque. Le lecteur amasse petit à petit les pièces du puzzle, entre dans le passé des personnages et ne finit par tout comprendre que dans les ultimes pages du texte. Mygale est un petit bijou, qui captive mais aussi dérange le lecteur par son aspect glauque et très noir. À un degré acceptable, rassurons-nous, contrairement à Mémoire en cage du même auteur, autrement plus malsain et éprouvant. Une réussite totale, donc, car tout y figure : style épuré extrêmement prenant, grand talent narratif, intrigue très originale, construction parfaite, subtilité des liens entre les personnages (la relation bourreau-victime de Richard et Eve, on le comprend au fil des pages, est plus complexe qu’il n’y paraît)... En conclusion, Mygale est un roman singulier qui, à l’image de son titre, choque, dérange mais surtout fascine.
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La mort et la belle vie, du poète Richard Hugo, est un très bon polar. Dans ce roman, qui a frôlé le prix Pulitzer lors de sa parution en 1981, un policier nommé Al Barnes doit enquêter sur une vague de meurtres sanguinaires – à la hache – dans le Montana. Une mission a priori difficile : notre homme ne dispose que d’un seul indice, un ivrogne qui aurait aperçu une femme munie d’une hache, et mesurant plus d’un mètre quatre-vingt-dix (!). L’une des grandes réussites de ce roman tient en ce flic poète, surnommé « Barnes-la-Tendresse », humaniste, drôle et amateur de belles femmes. Difficile de ne pas s’attacher à lui, autant qu’aux personnages secondaires, en particulier ses amis poètes Mrvich et Petrov, mais aussi Red Yellow Bear, le shérif indien, excellent flic, mais qui a une singulière tendance à s’exprimer par grognements rauques. On apprécie tout autant l’humour, très présent dans le texte, les somptueux paysages du Montana, et le style maîtrisé de l’auteur. L’intrigue policière n’est pas en reste : les rebondissements et fausses pistes ne manquent pas, avec un dénouement à la hauteur du reste. Bref, malgré parfois un léger inconfort de lecture, dû au nombre assez conséquent de personnages, ce roman, le seul que nous ait laissé Richard Hugo – décédé peu après sa publication – est tout bonnement excellent, et à mettre entre toutes les mains.
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« Clark veut faire médecine. Jack est au Conservatoire. Mark est stagiaire chez un avocat. Stark prépare son diplôme d’électronique. Et moi, je suis l’un d’eux. Et j’ai les mains pleines de sang. » Les quatre fils du Docteur March, de Brigitte Aubert, est un roman policier épistolaire. D’un côté, il y a le journal de l’assassin, qui on l’a compris, est l’un des quatre fils du Docteur March, ces quadruplés de 18 ans qui ont chacun l’air du parfait « gendre idéal ». De l’autre, le journal de Jeanie, la bonne, qui a pris connaissance des écrits de l’assassin : elle est la seule à savoir que l’un des fils March – mais lequel – est à l’origine des nombreux « accidents » qui touchent l’entourage du milieu familial. Problème : son passé trouble l’empêche de faire appel à la police. Et l’affaire se complique quand elle comprend que le tueur est au courant qu’elle lit son journal… L’idée de base de ce roman est excellente, mais, comme c’est trop souvent le cas avec les polars français, son exploitation ne répond pas vraiment aux attentes. Que l’on se rassure, le récit se lit vite et sans déplaisir, mais le texte comporte beaucoup, beaucoup de défauts. Le premier qui vient à l’esprit est le style bien trop négligé, notamment en ce qui concerne les écrits de Jeanie. Le manque d’élégance de ce ton oral qui frise la vulgarité nuit fortement au plaisir de lecture. Le rythme déçoit également, le suspense va decrescendo : la première moitié est assez prenante, mais la seconde, plus répétitive, s’essouffle et s’avère finalement assez ennuyeuse. Le troisième point concerne les personnages, ni crédibles, ni vraiment attachants, à l’image de Jeanie, qui manque d’épaisseur psychologique. Et le plus décevant concerne les quatre fils, aussi facilement identifiables entre eux que le seraient Riri, Fifi et Loulou ou bien les Rapetou (jolies références). Ne s’attachant pas vraiment à des personnages trop « étrangers », le lecteur finit par ne plus accorder d’importance à la recherche du coupable, ce qui est un comble ! L’humour, quant à lui, tombe souvent à plat, et le dénouement, trop rapide, est peu convaincant. Au final, un roman décevant, où, hormis quelques trop rares rebondissements, manquent les ingrédients qui font le sel des bons romans policiers (coups de théâtre, fausses pistes…). Il y avait tellement mieux à faire avec une intrigue si prometteuse et un concept aussi original que cette relation épistolaire… C’est d’autant plus surprenant que Brigitte Aubert a prouvé qu’elle était capable de belles réussites avec le savoureux La mort des bois. Les quatre fils du docteur March, considéré comme l’un de ses meilleurs romans, n’est clairement pas de même facture.
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Le Chien de Minuit, de Serge Brussolo, se déroule à Los Angeles. David, ancien professeur de lettres, et écrivain depuis peu, se retrouve dans la rue suite à un conflit avec son éditeur. Il décide, avec son ami Ziggy, de fuir la violence des rues en trouvant refuge sur les toits des gratte-ciel de la ville. Cela permettra par la même occasion à Ziggy de réaliser le sombre projet qui lui trotte dans la tête… Mais un clan occupe déjà les lieux : si les deux hommes veulent l’intégrer, il leur faudra supprimer le Chien de Minuit, l’impitoyable gardien du 1224 Horton Street, une luxueuse résidence, et le seul immeuble de L.A. dont le toit résiste encore et toujours à l’envahisseur. La partie sera serrée pour nos deux héros car Dogstone, alias Le Chien de Minuit, est un ancien combattant du Vietnam, qui n’hésite pas à jeter dans le vide les intrus qui s’y aventurent… On retrouve dans ce court roman (moins de 200 pages) toutes les caractéristiques de l’univers de l’auteur : une intrigue originale, de la violence, et des personnages « brussoliens »… L’alter ego de Brussolo, par exemple, qui se trouve être David : le héros a une imagination extraordinaire, et un talent de conteur impressionnant (d’une façon orale, contrairement à l’écrivain). Mais Brussolo excelle avant tout dans la description de personnages marginalisés, souvent attardés, en proie à des fantasmes nourris par des films ou des bandes dessinées. Le personnage de Ziggy, l’ancien surfeur qui a perdu une partie de sa raison, est à ce titre particulièrement réussi : on savoure chacune des apparitions de ce casse-cou complètement fêlé, mais dont la folie repose paradoxalement sur une rationalité implacable. Malgré quelques longueurs, ce roman très original captive le plus souvent. Il égratigne le milieu de l’édition en mettant au jour ses dérives, et dénonce les inégalités, la violence et la superficialité (via les « yuppies », qui occupent l’immeuble gardé par le Chien de Minuit) de la société américaine. Plusieurs scènes marquent l’esprit, comme la première, narrant l’ascension de Bambata jusqu’au toit, avant de se faire éjecter par le gardien, ou encore celle où l’on voit Ziggy grimper jusqu’à un appartement pour le visiter à sa façon (le point de vue est celui de David, qui, resté sur le toit, y assiste avec le recul d’un spectateur au cinéma). Cependant, ce roman laisse des sentiments contradictoires : malgré sa lenteur, Le Chien de Minuit ne va pas totalement au fond des choses, et donne l’impression de partir un peu dans toutes les directions, bref de ne pas avoir de vrai fil conducteur. Le roman laisse ainsi un goût d’inachevé : avec une idée de base aussi fascinante, il aurait pu être un chef-d’œuvre. Son immense potentiel n’est pas totalement exploité (les membres du clan, et plus généralement la vie sur les toits, auraient par exemple pu être davantage développés). C’est dommage, mais cela reste tout de même une excellente lecture, originale, savoureuse, et prenante – notamment la seconde moitié, où le suspense est habilement entretenu –, qui mérite son Prix du Roman d’aventures reçu en 1994.
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Maleficus est un roman policier historique se déroulant au XVIIe siècle à Malzieu, un village ardennais. Une veuve accuse son beau-frère de l’avoir ensorcelée et d’avoir empoisonné son mari défunt. Le juge Bossuat décide de mener l’enquête d’une manière… moyenâgeuse. Heureusement, Melchior Percheval, un avocat de profession, esprit rationnel et humaniste, et convaincu de l’innocence du prétendu sorcier, va lui aussi se charger, de son côté, de l’affaire… Ce polar médiéval, écrit par la Française Emma Locatelli, présente de nombreux attraits. La plume, tout d’abord, est limpide, riche et élégante. L’époque est habilement restituée, et plusieurs scènes marquent l’esprit, comme celle, effroyable, de la torture, ainsi que ces débats savoureux et instructifs sur des questions morales (comment mener à bien sa vie ?) et métaphysiques (la fameuse question de l’existence de Dieu). Mais le texte comporte également des défauts. Le rythme, tout d’abord : si la première moitié du roman (lequel comporte plus de 650 pages) est captivante, riche en révélations et rebondissements, la seconde s’essouffle un peu, et a tendance à trop traîner en longueur. Il y a également quelques maladresses, notamment en ce qui concerne les personnages, pas toujours nuancés. Le juge Bossuat, symbole de l’obscurantisme religieux, frise la caricature, et le personnage principal, Percheval, a pour sa part une vision trop rationaliste, voire moderne, du monde, pour être totalement crédible : l’homme a trop de recul sur son époque qui, elle, est manifestement versée dans l’extrême superstition. Malgré ces points faibles, un très bon polar, empreint d’humanité, qui donne à réfléchir et se laisse lire le plus souvent avec grand plaisir.
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Saison sèche est un roman policier où l’inspecteur Alan Banks doit mener une drôle d’enquête : un été caniculaire a en partie asséché un lac, mettant au jour un squelette datant de plusieurs dizaines d’années. Une mission pas vraiment aisée, pour notre héros et son acolyte, la belle et énigmatique Annie Cabbots, car les anciens habitants de ce village englouti dès 1946 se comptent sur les doigts d’une main… Le Canadien (d’origine britannique) Peter Robinson livre ici un excellent polar, couronné en 2001 par le Grand Prix de Littérature policière. La trame ressemble à celle de L’homme du lac, de l’Islandais Indridason, mais le résultat est bien plus réussi. Ce roman de plus de 500 pages (pas une de trop) est en effet très prenant : il se lit facilement grâce à un style fort agréable. En outre, la double intrigue (une dans le « présent », qui traite de l’enquête de Banks, l’autre, dans l’ancien village au cours des années 40), apporte un rythme haletant au récit. La restitution de la vie quotidienne du village pendant la guerre est également très bien restituée. Autre grande force du texte : la psychologie des personnages est minutieusement fouillée. Banks, en particulier : son divorce, ses difficultés de communication avec son fils et son patron, sa relation complexe avec Annie… tout est subtilement décortiqué, de manière à rendre plus « vivant » – et forcément attachant – le héros. En conclusion, un roman aux multiples richesses, remarquablement construit et captivant de bout en bout. Quel talent !
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Dans Coup de froid, le destin de Lorraine Page, une flic excellente mais alcoolique, bascule quand, après un verre de trop, elle abat un adolescent innocent de 14 ans. Cet événement annonce pour elle une véritable descente aux enfers : Lorraine perd à sa suite son travail et sa vie de famille. La jeune femme se retrouve alors dans la rue, où elle devra survivre par tous les moyens… mais elle va pouvoir – un peu – oublier ses démons en traquant un serial killer qui s’attaque aux prostituées. L’anglaise Lynda La Plante livre ici le premier volet d’une trilogie centrée sur Lorraine Page. Ce premier épisode, publié en France en 1996, est une incontestable réussite. Le style nerveux est très prenant, les personnages fort bien décrits, en particulier l’héroïne principale, très attachante – et complexe –, sans parler de la dextérité de l’auteure à mettre en lumière les ravages de l’alcool. Sens du suspense, imagination, psychologie des personnages… beaucoup de qualités dans ce roman, qui, malgré quelques longueurs, se lit avec grand intérêt. Très bon polar !
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Flandre noire est un roman à la jointure entre littérature générale et policière, écrit par le français Gilles Warembourg. En 1945, Georges, le narrateur, revient dans son village après avoir passé trois ans dans les camps de la mort. Les habitants n’ont pas encore totalement conscience de l’enfer de la vie concentrationnaire. De caractère profondément humaniste, Georges n’est pas sorti indemne de cette terrible expérience : cet instituteur a perdu toute foi en la vie… et en Dieu. Hanté par ses souvenirs, il va tenter de comprendre le mal en se plongeant dans les œuvres des grands philosophes que lui a léguées son ami Jean. Il va vite prendre conscience que les Leibniz et autres Spinoza sont avant tout des théoriciens, qui n’auraient pas eu des idées si « optimistes » s’ils avaient vécu au XXe siècle. Et que les plus proches de la réalité sont peut-être les plus pessimistes, à l’image de Schopenhauer. Mais le mal est partout, et le calvaire n’est pas terminé pour Georges : une habitante, la « Richarde », a été assassinée, et il fait partie des principaux suspects… Par certains aspects, ce roman ressemble à Seul le silence, d’Ellory. Pour rappel, le roman de l’auteur anglais avait pour héros un homme hanté par un serial killer qui sévissait dans son village et tuait des jeunes filles de son entourage. Les deux romans ont ainsi en commun d’être très noirs, finement écrits et centrés sur l’intériorité ravagée du héros. Grande qualité de conteur, donc, que celle de Warembourg : qu’il traite de la vie de village, des camps ou de la douleur mentale, il parvient toujours à nous captiver – et nous déranger. L’aspect philosophique et psychologique constitue le principal attrait de ce roman beau et fort. L’intrigue policière, quant à elle, est plutôt bien ficelée, même si l’on en vient à douter de sa réelle utilité dans un roman aussi ambitieux. Bref, Flandre noire est un roman (plus qu’un policier) particulièrement marquant, au ton dur mais juste.
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États primitifs est le deuxième épisode d’une trilogie mettant en scène les Loups, une société secrète qui a décidé d’anéantir les États-Unis. Dans cet épisode – qui peut se consulter indépendamment du premier – New York est la nouvelle cible de cette organisation surpuissante… Surtout ne pas porter attention au titre, ni à la quatrième de couverture (en grand format), qui donnent à ce thriller fantastique – dans tous les sens du terme – une apparence ô combien trompeuse de parfait « nanar ». Ce roman, écrit par le français Alec Covin, est une excellente surprise. Le début de la lecture est assez fastidieux : l’auteur passe d’un personnage à l’autre, et fait se dérouler en parallèle plusieurs événements qui ne semblent pas avoir de lien entre eux. Il faut donc bien une soixantaine de pages, le temps que les pièces du puzzle commencent à s’imbriquer, pour réellement entrer dans le livre ; mais une fois dedans, c’est un véritable RÉGAL. L’intrigue est originale et parfaitement construite, les personnages habilement décrits, le style très percutant, et le dénouement riche en rebondissements. L’auteur, par sa grande puissance évocatrice, parvient sans mal à nous émouvoir comme à nous effrayer. Quel plaisir de lecture ! Il est assez incompréhensible que Covin ne soit pas davantage connu, d’autant que son talent est très supérieur à Chattam et Thilliez. « Alec Covin a des chances de vous scotcher au plafond » a dit Le Monde 2. C’est le moins que l’on puisse dire.
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Comme son nom l’indique Manhattan Freud, du français Luc Bossi, met en scène le célèbre psychanalyste, secondé par le psychologue de renom – et rival en puissance –, Carl Gustav Jung. Venu initialement à New York pour une conférence, Freud est confronté à plusieurs meurtres, dont celui d’August Korda, l’un des principaux architectes de la ville. Grace, la fille de ce dernier, souffre d’amnésie : elle était présente lors du drame mais ne se souvient plus de la tournure des événements. Le psychanalyste va donc tenter d’entrer dans la psyché de Grace pour y déceler d’éventuels indices… Ce roman présente beaucoup d’attraits : les descriptions de ce New York en construction sont fort savoureuses et instructives, tout comme les séances de psychanalyse du docteur Freud. À l’évidence, l’auteur s’est beaucoup documenté pour écrire ce premier roman. On apprécie également l’humour, qui donne au texte une légèreté bienvenue. Malheureusement, l’intrigue policière elle-même est moins réussie, l’enchaînement des révélations et rebondissements est un peu poussif, et certaines pistes ne sont pas assez exploitées. De ce point de vue, c’est une petite déception. On sort donc de ce roman avec la joie d’avoir passé un agréable moment de lecture, mais le regret de constater que ce roman policier aurait pu être bien plus abouti. À lire tout de même.
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Branle-bas au 87 est l’un des tout meilleurs épisodes de la saga du 87e district d’Ed McBain. Il est ici question de la guerre des gangs qui sévit dans les bas quartiers d’Isola : le conflit entre les Têtes de Mort et les Vengeurs écarlates pousse Randy Nesbitt, le « président » d’un troisième clan, à supprimer le chef de chacun des deux gangs afin d’« accélérer les négociations de paix »(!)… McBain livre ici une enquête atypique où, une fois n’est pas coutume, la vedette n’est ni Carella, ni Kling, ni aucun autre membre du commissariat, mais bien ce chef de gang complètement allumé qui se croit l’incarnation même de la vertu. On retrouve avec joie les ingrédients habituels des enquêtes du 87e : humour, bons dialogues, anecdotes sur les procédures policières (on apprend notamment quelques « trucs » pour tenir un interrogatoire), et description saisissante de Riverhead – l’équivalent du Bronx. Les personnages récurrents de la saga sont également au rendez-vous : Monoghan et Monroe – les Dupont et Dupond de la Criminelle –, Steve Carella, dont la fidélité envers sa femme Teddy se trouve mise à l’épreuve, Meyer Meyer, qui tient à des étudiantes une conférence sur le self defense, et un Bert Kling s’apprêtant à demander en mariage sa dulcinée. Nulle place à l’ennui, donc, dans cette enquête menée tambour battant par un McBain au top de sa forme. Un pur régal.

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Tueur d’aborigènes est un roman policier écrit par l’Australien – et aborigène – Philip McLaren. Gary et Lisa forment à eux seuls la « brigade aborigène » d’un pays qui ne compte pas moins de 20 millions d’habitants. Ils traquent ici un serial killer « tueur d’Aborigènes »… La grande force du roman repose bien évidemment sur la description de la place des Aborigènes dans le pays. On y apprend entre autres que cette population minoritaire (environ 400 000 personnes dans toute l’Australie) est la plus incarcérée au monde et que le taux des « Abos » qui meurent en prison est 11 fois supérieur aux non-Aborigènes. Au fur et à mesure du déroulement de l’intrigue, le lecteur plonge petit à petit dans le passé de nos deux héros, qui ont dès l’enfance subi de nombreuses humiliations et discriminations du fait de leur couleur de peau. Et les protagonistes continuent à être méprisés par certains de leurs propres collègues blancs… Pour en venir au reste du roman, l’écriture est simple et agréable : le texte se lit très facilement. L’intrigue elle-même est classique mais fort correcte, malgré tout de même quelques petits défauts. L’idée d’entrer régulièrement dans la pensée du serial killer est en soi très intéressante, mais trop peu développée : le lecteur ne comprend au final pas vraiment les motifs du tueur de s’en prendre exclusivement aux Aborigènes. Malgré cela, un polar d’une bonne tenue, plaisant et instructif.
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L’homme qui exauce les vœux a été écrit par un Anglais, Tarquin Hall, mais se déroule en Inde. Dans ce policier, Vish Puri, autoproclamé meilleur privé de Delhi, et directeur de l’agence Détectives Très Privés, doit enquêter sur la disparition d’une jeune fille, domestique des Kasliwal : le père de famille, avocat réputé, est accusé de l’avoir assassinée… Ce roman laisse une impression mitigée. On y trouve bien de réels points forts : la description de l’Inde, notamment, est très enrichissante. Puri, tout comme Wallander en Suède, se fait le témoin d’une Inde où la violence s’accroît, la justice est corrompue, les mariages arrangés perdurent et les inégalités se creusent. L’enquête de l’inspecteur l’amène à côtoyer les milieux diamétralement opposés de la société indienne : haute bourgeoisie et bidonvilles. La description de l’agence de Puri est également savoureuse. L’inspecteur s’aide de sbires, experts en camouflage, pour mener à bien des recherches de toutes sortes. Outre l’enquête sur la disparition de la jeune fille, qui demeure la plus importante, on voit ainsi l’inspecteur s’occuper de deux autres affaires. L’idée de multiplier les enquêtes est alléchante, mais Tarquin Hall n’est pas McBain, et a bien du mal à jongler avec les différentes intrigues. C’est dommage car cela donne un aspect un peu brouillon au roman, d’autant que le style est un peu juste sur le plan de la fluidité. Bref, il manque un petit quelque chose pour que ce polar sorte du lot. Pour résumer, L’homme qui exauce les vœux est plus intéressant pour sa dimension « exotique » que pour son intrigue policière, qui laisse malheureusement le lecteur sur sa faim.
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Serge Brussolo est un écrivain hors-normes. Le Figaro littéraire a parlé d’ « un incontestable phénomène littéraire », Le Nouvel Obs d’ « un genre littéraire à lui tout seul », mais c’est finalement Elle qui résume le mieux cet auteur aussi énigmatique que talentueux : « Jamais il ne laissera son auditoire s’assoupir, lui. ». Tout est là. Et c’est particulièrement probant à la lecture du Château des poisons, un polar médiéval haletant de bout en bout. Dans ce roman, Jehan Montpéril, un « chevalier-sans-terre », doit enquêter sur l’empoisonnement du baron Ornan de Guy. Le roman peut se diviser en deux parties : la première, qui installe l’intrigue et les différents personnages, dévoile le talent de conteur de Brussolo : le style sans fioritures est efficace, et l’ambiance du Moyen-Âge, plus cruel et superstitieux que jamais, très bien restituée. La seconde partie, qui débute avec la mort du baron, est l’enquête proprement dite du héros. Ici, ce sont l’imagination débordante de l’auteur et sa capacité à brouiller les pistes qui fascinent. Le rythme va crescendo, et les rebondissements se multiplient à la fin du roman. Comme dans tout bon polar, tout le monde est suspect, et on ne connaît l’identité du coupable qu’à la toute fin. On l’aura compris, Le château des poisons, en polar efficace, captivant et bien ficelé, s’avère un très bon divertissement. À noter que l’on peut retrouver Jehan de Montpéril dans le tout aussi palpitant L’armure de vengeance.
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Le testament de Sherlock Holmes, du Français Bob Garcia, restitue la dernière enquête du célèbre détective anglais, soumis ici à rude épreuve puisqu’il est à la poursuite d’un sanguinaire serial killer…. Pas besoin d’être un grand fan de Sherlock pour apprécier à sa juste valeur cet excellent pastiche, il suffit simplement d’aimer les polars. L’auteur construit parfaitement son intrigue, en faisant, en bon écrivain du genre, suivre au lecteur de nombreuses fausses pistes. Le rythme va crescendo au fur et à mesure de la lecture, jusqu’à une éblouissante succession de rebondissements. L’ambiance du Londres de l’époque est bien restituée, la personnalité des personnages respectée, et l’auteur fait preuve d’une imagination fertile ainsi que d’un habile sens du suspense. Bref, Garcia est à la hauteur du considérable défi que constitue la « résurrection » du fameux tandem imaginé par Conan Doyle. Avis aux âmes sensibles, cependant : certains passages sont très « gores » – les détails des meurtres tiennent parfois davantage de Grangé que de Conan Doyle. De même, pour un meilleur confort, le lecteur devra, tout comme Sherlock, prendre des notes pour ne pas s’emmêler les pinceaux : Holmes et Watson doivent enquêter ici sur pas moins de 15 affaires – preuve s’il en est encore besoin que le rythme soutenu laisse peu de place à l’ennui. Amateurs de polars, ce roman plein de surprises est pour vous !
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Hématome est un roman policier écrit par Maud Mayeras, une jeune écrivain française de 24 ans. Dans ce roman, Emma, la narratrice, sort de plusieurs jours de coma. À son réveil, elle a perdu toute mémoire et apprend qu’elle a été violée. Par qui ? Pourquoi ? Elle en saura peut-être plus grâce à ses souvenirs qui reviennent peu à peu… On quitte ce polar avec un grand sentiment d’insatisfaction. Le roman se lit facilement, l’intrigue est originale et le dénouement assez bluffant, pourtant, par bien des aspects, le livre donne l’impression qu’il aurait pu être bien plus abouti. L’écriture, tout d’abord, est au mieux correcte, au pire franchement plate. Les personnages, survolés, laissent froid le lecteur, et l’enchaînement des rebondissements parfois poussif. Bref, Hématome a son lot de qualités et de défauts, qui en font un « bon petit polar ». Ni plus ni moins.
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Au-delà du mal, de l’Américain Shane Stevens, est un roman de serial killer. Thomas Bishop, enfermé dans un hôpital psychiatrique à l’âge de dix ans pour avoir tué sa mère, s’évade quinze ans plus tard, et fait de nombreuses victimes, toutes des femmes, qu’il massacre avec une grande cruauté. L’homme est traqué par la police, les médias suivent de près la poursuite, et l’affaire prend même une dimension politique…. Ce roman est sorti en France en 2009, mais est paru aux États-Unis en 1979. Première bonne nouvelle quand on ouvre le livre : trois écrivains célèbres louent ses qualités. Deuxième bonne nouvelle : l’omniprésent – et exaspérant – Harlan Coben n’en fait pas partie (il s’agit en effet de Stephen King, James Ellroy et John Connolly). Effectivement, le roman a de grandes qualités. L’écriture est précise, soignée et limpide, et le personnage de Bishop remarquable de réalisme, bref, l’ensemble est très solide et la plupart du temps passionnant. La plupart du temps. C’est probablement ce qui fait la différence entre une très bonne lecture et un coup de cœur. Le livre possède certains défauts qui portent ombrage à la lecture : il y a d’abord quelques longueurs (mais dans un roman de 750 pages grand format, peut-il en être réellement autrement ?), et on a parfois un peu de mal à s’y retrouver, en particulier quand l’auteur jongle avec les nombreux personnages. Enfin, ce qui n’a pas de rapport direct avec la traque du serial killer m’a semblé moins pertinent. Les meilleurs passages sont ceux mettant en scène Bishop (on entre dans son esprit ravagé et le suit dans ses méfaits et ses nombreux changements d’identité) et la poursuite de la police, qui met tout en œuvre pour l’attraper. L’intrigue sur la portée médiatique et surtout politique de la traque a en revanche tendance, de mon point de vue, à alourdir et rendre plus confuse la lecture. À l’arrivée, cela donne tout de même un très bon polar, largement supérieur à la grande majorité des publications d’aujourd’hui. À lire, donc, mais seulement si on a le temps nécessaire pour s’y consacrer pleinement.
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Si l’on veut se divertir avec un excellent suspense, il faut se procurer La main froide, de Serge Brussolo. Cet écrivain très prolifique (plus de 140 romans !) et éclectique (polar, science-fiction, roman historique, fantastique et littérature jeunesse) livre ici un roman « inlâchable » au rythme effréné. Dans ce polar, une jeune femme nommée Dorana cherche à cambrioler une banque à l’insu de son mari, qui y est employé. Pour ouvrir la porte blindée, il lui faudra une imitation de la voix et de la main de son mari, tout en gagnant la confiance de Dust, un chien enragé et anormalement intelligent. Dorana va donc devoir s’entourer des plus grands spécialistes pour mener à bien la mission… La plume nerveuse de Brussolo est d’une redoutable efficacité. Quel conteur ! L’auteur décrit toutes les situations avec force précision, livre des portraits très réussis (avec une mention spéciale pour le chien – oui, c’est bien un personnage – terrifiant à souhait). Et quelle imagination : les rebondissements sont innombrables, jusqu’au retournement final. Un régal du début à la fin.

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« Qui a pris le cavalier ? » Ce sont les mots, en latin, qu’une restauratrice d’œuvres d’art à Madrid trouve « sous » la toile d’un peintre flamand célèbre. Aidée d’un antiquaire, d’un joueur d’échecs et d’un historien, elle tente de déchiffrer l’énigme du tableau, mais les personnages sont assassinés les uns après les autres. C’est donc une partie d’échecs grandeur nature qui se joue, plusieurs siècles après la réalisation du tableau… L’idée de base était prometteuse, malheureusement, Le tableau du maître flamand, Grand Prix de Littérature policière, s’avère une vraie déception. En premier lieu, le roman est extrêmement prétentieux, sur le fond comme sur la forme. Sur le fond, car le livre se veut une fine comparaison entre le jeu d’échecs et la vie (la vie est un jeu d’échecs et vice versa), sur la forme car le texte manque cruellement de simplicité. L’abondance d’envolées lyriques rend le style ampoulé et la lecture indigeste. Pour ne rien arranger, les personnages, caricaturaux, sont aussi peu attachants que crédibles. Enfin, le roman, par son manque de rythme, est d’un ennui total. Bref, un livre qui à mon sens se réduit à de la poudre aux yeux. L’auteur, Arturo Perez-Reverte, laisse pourtant entrevoir de réelles qualités, mais se disperse en voulant à tout prix en mettre plein la vue au lecteur. Dommage !
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Dans Les morsures de l’ombre, de Karine Giebel, un flic se retrouve prisonnier d’une jeune femme superbe, mais complètement déjantée, qui ne veut qu’une chose : se venger ? De quoi ? Mystère. Dans ce « Misery à la française », l’auteure réussit le pari du suspense avec un certain brio : impossible de lâcher le roman, qui se lit d’une traite. Dommage que certaines situations soient si peu crédibles (comme ce premier entretien de la ravisseuse avec sa psy) et que l’intrigue, par ailleurs plutôt bien menée, débouche sur un final un peu poussif. On regrettera aussi le style très négligé de l’auteure, dont voici un extrait :
« Alors, Benoît en profite. Il a viré son manteau […] Cette baraque a au moins un siècle et l’installation électrique, quasiment le même âge ! […] Vaudrait mieux pas poser les doigts là-dessus… […] Râteaux, pelles, fourches, bêches… Bizarre de foutre des outils de jardin dans une cave ! »
Les morsures de l’ombre, à défaut d’être « magistral » (comme l’indique la quatrième) est un polar honnête. Les accros du suspense y trouveront leur compte, les esthètes de la littérature beaucoup moins. Quoi qu’il en soit, un roman en aucun cas comparable avec le chef-d’œuvre « du » King. Se lit et s’oublie vite. Idéal pour la plage.
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Dans un village d’Andalousie, une fillette est retrouvée morte sur le talus d’un parc. L’auteur de Pleine Lune, Antonio Muñoz Molina, inspecte tour à tour les tréfonds de l’âme (ravagée) de chacun des protagonistes, tous en relation plus ou moins directe avec le meurtre : l’inspecteur, les parents de la victime, le médecin légiste, l’institutrice, et… l’assassin lui-même. Finalement, plus que l’enquête elle-même, c’est la vie de chaque personnage, notamment intérieure, le principal sujet de Pleine Lune, qui s’avère au final plus un roman qu’un polar. Le livre a d’ailleurs reçu le prix Fémina (1998), une des principales consécrations pour les textes de littérature générale. Quoi qu’il en soit, l’auteur, par son style inoubliable – il apprécie particulièrement les phrases longues –, son sens du détail, et son art de se plonger dans la psychologie des personnages, livre un roman « noir intense », qui marquera longtemps le lecteur. Un petit temps mort au milieu, qui n’empêche cependant pas l’ensemble d’être captivant et superbe.
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Depuis quelques années, la mode est au « polar nordique ». Si cet engouement a été confirmé par le phénomène Millenium de Stieg Larsson, c’est bien un autre Suédois, Henning Mankell, qui en a été principalement à l’origine. Cet auteur maîtrise l’art de l’enquête policière avec un talent éclatant. Les personnages sont fouillés, les intrigues bien ficelées, et la description de la vie en Suède très réussie, loin de tous les clichés sur la réussite du système scandinave. L’inspecteur Wallander, porte-parole de Mankell, assiste ainsi à une nette dégradation de la société suédoise, pervertie notamment par une hausse conséquente de pauvreté et de racisme. Concernant les enquêtes policières proprement dites, les deux chefs-d’œuvre de l’auteur, La lionne blanche et Les morts de la Saint-Jean, sont la preuve que Mankell est un grand du polar. La lionne blanche est un roman à suspense – même s’il débute comme un polar classique – dont l’attention est portée sur un projet d’attentat en Afrique du Sud. Un modèle du genre. Les morts de la Saint-Jean est un policier plus classique, puisqu’il s’agit d’une enquête concernant des meurtres. Un volet emblématique de l’ensemble de son œuvre. Mankell prend son temps pour livrer en détails l’évolution (lente) des recherches de Wallander, pour le grand plaisir du lecteur, subjugué par l’intelligence et la méticulosité de l’auteur. On peut également se procurer Le retour du professeur de danse et Le guerrier solitaire, deux enquêtes d’une très bonne tenue.
Pour rester en Suède, il faut également se pencher sur le phénomène Millenium, la fameuse trilogie restée longtemps dans le top ten des ventes, toutes littératures confondues. Pour accentuer son côté déjà légendaire, Millenium a son lot d’anecdotes. Pour commencer, la trilogie n’en est théoriquement pas une : l’auteur, décédé d’une crise cardiaque peu après avoir envoyé les trois manuscrits, projetait au départ d’en écrire… une dizaine. Stieg Larsson (c’est un pseudonyme, aussi répandu en Suède que Robert Dupont en France) avait d’ailleurs commencé un quatrième épisode, qui restera, a priori, à l’abri du public, malgré les pressions des éditeurs (et lecteurs). Revenons au texte lui-même. Le premier tome, Les hommes qui n’aimaient pas les femmes, est considéré comme le meilleur. Le personnage central de l’histoire, Mikael Blomkvist, journaliste dans une revue économique intitulée Millenium, doit enquêter sur la disparition sur une île d’une jeune fille quarante ans auparavant. Secondé par Lisbeth Salander, une pro de l’informatique complètement décalée, il finira par trouver le fin mot de l’histoire. Malgré les 80 (longues) premières pages, correspondant à la description du procès de la revue Millenium, l’ensemble s’avale en un rien de temps. La puissance narrative est impressionnante, et tous les ingrédients classiques du polar sont là : photo mystérieuse, disparition, île… Un premier volet fort captivant. Le deuxième est moins réussi. Si la plume de Larsson est toujours aussi efficace, le scénario est, lui, plus paresseux, les personnages plus stéréotypés (à l’image de ce géant blond que l’on croirait sorti tout droit de Rocky IV), sans parler des incohérences, comme ce sauvetage de Lisbeth par Mikael, en plein milieu de la nuit, au début de l’aventure. Le troisième épisode ? Pas lu, mais beaucoup s’accordent sur le fait qu’il est de moins bonne facture que le premier. À l’arrivée, seul le premier opus semble vraiment à la hauteur du formidable succès de la série. Mais reconnaissons-le : Les hommes qui n’aimaient pas les femmes est un petit chef-d’œuvre.
Autre auteur nordique : l’Islandais Arnaldur Indridason. Son inspecteur, Erlendur, est un spécialiste en disparitions. Il est donc fréquent, dans ses romans, d’avoir affaire à un squelette sur lequel l’inspecteur doit enquêter : de quand date-t-il ? Qui était-ce ? Quel secret cache-t-il ? etc. Comme Mankell, l’auteur se sert d’intrigues policières pour dépeindre la société et ses dérives. À cheval sur deux époques (celle où l’inspecteur officie, et le passé de l’homme dont on examine les ossements), les intrigues s’avèrent efficaces et captivantes, comme La femme en vert et L’homme du lac. Un bon auteur, donc, mais cependant pas du même calibre que Mankell.
Parmi les autres « auteurs nordiques », les Suédois Björn Larsson et Ake Edwardson et le Norvégien Jo Nesbo.
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Les soldats de l’aube, du Sud-Africain Deon Meyer, mérite amplement (pour une fois) son Grand Prix de Littérature policière reçu en 2003. Zatopek « Zet » Van Heerden, un détective privé, est chargé de trouver le testament de Jon Smit, dérobé en même temps que son assassinat, quelques mois plus tôt ; un testament sans lequel sa femme ne peut hériter. Zet va se heurter à de nombreuses interrogations : qui était vraiment ce Smit qui semblait mener une double vie ? Pourquoi a-t-il été tué ? Que contenait – hormis le fameux testament – son coffre-fort dévalisé ? L’intrigue est haletante, la plume fluide et soignée, et la construction impressionnante de maîtrise. La double narration (l’alternance de chapitres contant l’enquête menée par Zet, et ceux où le privé, devenu narrateur, évoque son propre passé) rend le texte original et dynamique, tout en nous réservant de belles surprises… À la lecture de cet opus, Deon Meyer n’a rien à envier aux Mankell et Connelly. N’hésitez plus : ce roman est une merveille.

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Dans Drama City, George Pelecanos, comme à son habitude, livre un paysage sans concession de Washington. Le personnage principal, Lorenzo Brown, après huit ans de prison, trouve un job – il s’occupe des chiens maltraités – et parvient ainsi à se réinsérer dans la société. Encouragé par sa contrôleuse judiciaire, Rachel Lopez, il va finalement se retrouver malgré lui dans la guerre des gangs du quartier (dont il faisait partie avant d’être incarcéré). Pelecanos nous régale par sa capacité à entremêler des petites histoires, qui au départ semblaient sans rapport les unes avec les autres. Son écriture est efficace et captivante et son sens du dialogue digne des plus grands. On se laisse prendre par la rivalité entre les petites frappes des quartiers de Washington. Un excellent polar, original et prenant, comme seuls les Américains savent les concocter. Même constat avec Hard Revolution, qui évoque la jeunesse d’un Noir, Derek Strange, à Washington, depuis son enfance (1959) à ses débuts de flic (1968). Deux périodes où les tensions interraciales sont palpables. Racisme et violence sont le quotidien de Derek, d’autant que son frère Dennis tombe lui-même sous la coupe d’un chef de gang, Alvin Jones. Hold-ups et meurtres « interraciaux » se multiplient, jusqu’à la « goutte d’eau », l’assassinat de Martin Luther King… Tout l’univers de Pelecanos est représenté dans cet opus : les gangs, la violence, et surtout le racisme. Dommage seulement que les deux périodes soient traitées d’une manière si disproportionnée : 80 pages pour l’année 1959, et 300 pour 1968. Quelques longueurs en deuxième partie, donc, mais un ensemble poignant et captivant.
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Si l’on veut passer un excellent moment sans « prise de tête », lisons Comme une tombe, de Peter James. Si le roman ne révolutionne pas l’histoire du polar, il s’avère un très bon divertissement. L’intrigue, tout d’abord, est originale : pour l’enterrement de vie de garçon de Michael, ses amis décident de lui faire une plaisanterie : l’enterrer dans une tombe quelques heures. Manque de chance, les mêmes amis ont un accident de voiture juste après leur bonne blague. Résultat : Michael, pour sortir de cette situation peu accommodante, doit s’échapper par ses propres moyens. L’histoire en elle-même ne manque pas de piquant, mais c’est surtout le style décontracté de l’auteur qui fait mouche. L’écriture fluide et la cocasserie de l’inspecteur Roy Grace (qui fait appel pour ses enquêtes au paranormal et, en privé, cherche une compagne via le net) font le reste. Si la fin est peut-être l’unique point faible du roman, l’ensemble laisse néanmoins une très bonne impression au lecteur, tant sa lecture est un plaisir.

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Il y a des signes qui ne trompent pas. Il en est ainsi pour Seul le silence, de R.J. Ellory (un pseudo anagramme d’Ellroy). Le roman, lui, est dédié à Truman Capote. C’est dire l’ambition de l’auteur pour ce premier roman. Cette histoire conte la traque d’un homme sur un serial killer, de sa jeunesse dans un petit village, où les petites filles sont retrouvées assassinées, à l’âge adulte, qu’il passe à New York pour tenter en vain de fuir ses démons. Un excellent polar, à l’ambiance oppressante. Le style est remarquable. Un événement qui n’a échappé à personne :
« Un livre magnifique, qui vous hantera longtemps » (Michael Connelly)
« Ellory possède un talent très particulier, un style unique et une puissance d’évocation qui le placent bien au-dessus de la mêlée » (The Sunday Telegraph)
« Un livre d’une richesse et d’une profondeur rare à la fois magnifique, poétique et inoubliable » (Material Witness)
« Ellory est un écrivain immense. Et lire cette histoire à la fois sombre, bouleversante, magnifiquement construite, à l’écriture d’une puissance rare, est une expérience qui vous laissera un souvenir inoubliable » (The Guardian)
« Un texte rare et ambitieux. Les toutes jeunes éditions Sonatine entrent en fanfare dans le monde du polar » (Lire)
« Un impeccable thriller, d’une éclatante noirceur, un livre magnifique sur l’énigme du Mal et de la culpabilité » (Télérama)
À l’arrivée donc, un texte percutant, une intrigue très bien ficelée, et surtout, une plume soignée, précise, détaillée, qui en fait un superbe roman. On déplorera cependant quelques longueurs. Qu’importe. Un grand écrivain est né.
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Jean-Christophe Grangé est, à juste titre ou non, considéré comme le « Stephen King français ». « À juste titre » car les deux auteurs partagent un sens aiguisé du suspense et de l’imagination. « Ou non », car King est plus axé sur le paranormal que le français, et aussi parce que King est, dans son genre, inimitable. On a beaucoup reproché à Grangé d’écrire des thrillers à l’américaine, le comparant même à Luc Besson. Il n’empêche que son premier ouvrage, Le vol des cigognes, est un modèle. Un étudiant fraîchement diplômé est chargé d’enquêter sur la mystérieuse disparition de cigognes au cours de leur vol migratoire. Il comprendra vite que les enjeux vont bien au-delà de la simple disparition d’oiseaux migrateurs… Aventure, suspense et sens de la narration sont présents tout au long de l’ouvrage. Un livre captivant de bout en bout. Cela dit, il peut être déconseillé aux âmes sensibles, certains passages sont assez gores. À signaler que Les rivières pourpres, son plus connu, est loin être de même facture. On lira cependant avec attention L’empire des loups, et Le serment des limbes, même si on peut reprocher à ce dernier quelques incohérences et un goût trop prononcé pour les longueurs qui nuisent à la qualité de l’ouvrage.
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Ed McBain, de son vrai nom Salvatore Lombino, est un grand nom du roman policier. Même si l’auteur n’est pas connu de tous, il a vendu plus de 100 millions d’ouvrages dans le monde. Il faut dire que l’écrivain est prolifique : il a écrit en tout plus de 300 livres, touchant même à la science-fiction et au western. En dehors des romans, on lui doit le scénario des Oiseaux d’Hitchcock (sous son autre pseudonyme, Evan Hunter) et certains épisodes de Colombo. Mais ce pour quoi McBain est le plus connu et reconnu, c’est bien entendu le livre policier, et particulièrement sa saga du 87e district qui met en scène le quotidien de tout un commissariat, et couvre, des années 50 aux années 2000, 57 romans. Un des nombreux apports de McBain est donc d’avoir mis en scène, non un seul personnage, mais un commissariat tout entier, même si le personnage de Steve Carella, le porte-parole de l’auteur (il est d’origine italienne, tout comme l’auteur) semble le plus important.
« Je voulais essayer de décrire le travail quotidien des flics d’une grande cité, explique-t-il, mais je voulais aussi le faire en prenant un groupe d’hommes avec des personnalités et des traits de caractère différents qui, réunis, devaient faire un seul et même héros : le 87e district. À ma connaissance, cela n’avait jamais été fait. »
Au fur et à mesure des épisodes, on s’attache de plus en plus aux différents personnages qui composent le commissariat. Globalement, nos inspecteurs sont assez idéalisés, ils sont souvent attirants (Carella, Kling, Hawes) et presque tous de bons flics. Bien sûr, il existe des exceptions comme Havilland, qui meurt dans les premiers épisodes, dont la devise est : « frapper d’abord, discuter ensuite », Andy Parker ou Ollie Weeks (du district voisin, mais il travaille régulièrement avec nos amis du 87e). C’est donc toute une humanité qui est représentée dans le commissariat. Voici un rapide panorama des flics qui le composent.
Stefano Luigi (Steve) Carella : d’origine italienne. Ses yeux légèrement bridés lui donnent un air « vaguement oriental ». Il a une femme magnifique, Theodora (Teddy), sourde-muette, et deux jumeaux, Mark et April. Il a débuté dans le milieu de la police à 21 ans. Son âge oscille dans la saga entre 40 et 50 ans. Les gens l’appellent souvent « Coppola ». Humaniste, confident et incorruptible, Carella est le bon flic par excellence.
Bertram (Bert) Kling : le personnage le plus important après Carella. Le jeunot du commissariat : il arrive à l’âge de 25 ans (quelqu’un le prend même pour le neveu de Carella). Blond. Attirant. C’est un grand sentimental : il a le plus souvent des histoires sérieuses avec les femmes : la première qu’on lui connaît se nomme Claire Townsend, qu’il rencontre à l’occasion d’une enquête, dans Le Sonneur. Alors qu’ils sont sur le point de se marier, celle-ci est victime d’une fusillade dont elle ne survivra pas (Le dément à lunettes). Une période noire pour Bert qui, de plus en plus irascible, manque se faire renvoyer par le boss, Peter Byrnes. Mais Carella est là pour le défendre. Il rencontre ensuite Cindy Forrest puis Augusta Blair, un mannequin, avec qui il se marie, mais leur relation va peu à peu se détériorer. Il a par la suite une liaison avec Eileen Burke, elle-même membre du 87e.
Meyer Meyer : il a la particularité d’avoir le même prénom et le même nom de famille, conséquence d’un trait d’esprit douteux de son père. Son nom à forte consonance juive lui a porté préjudice durant toute son enfance d’autant qu’il habitait dans un quartier difficile, ce qui lui a appris sa vertu première, la patience. Il est chauve (sauf quand il porte une perruque), et a les yeux bleus.
Cotton Hawes : roux. Grand gabarit (1,85 m, 95 kg), il plaît beaucoup aux femmes. On le voit notamment en action dans Crédit illimité. Spécialiste des aventures sans lendemain, il tombe amoureux comme il change de chemise. Il fait son apparition dans Victime au choix, où ses débuts au commissariat laissent à désirer (Carella, qui a manqué se faire fusiller par sa faute, pourra le confirmer). Il gagnera petit à petit la confiance et l’estime de ses collègues. Son prénom, qu’il déteste, a été choisi par son père pasteur en hommage au prêtre puritain Cotton Mather. Il a une mèche blanche, en raison d’une blessure au couteau.
Arthur (Artie) Brown : il porte bien son nom : c’est le seul Noir du commissariat. Il a grandi dans un ghetto. Pour les interrogatoires, il joue le rôle du flic méchant.
Harold (Hal) Willis : personnage secondaire du commissariat, il a sa part belle dans Poison, où il tombe amoureux de Marylin Hollis, une superbe jeune femme, qui est aussi suspect numéro un de plusieurs meurtres. C’est le nabot du commissariat : il mesure 1,70 m (1,65 m dans les anciennes traductions), soit la taille minimum pour être flic, il est néanmoins ceinture noire de judo.
Andy Parker : le prototype du sale flic. Désagréable, tire-au-flanc et incompétent. Tout le monde le déteste au commissariat.
Alf Miscolo : le spécialiste du café (fait-il autre chose ?). Un café qui ne fait d’ailleurs pas l’unanimité au 87e…
Richard (Dick) Genero : c’est en quelque sorte le « Gaston Lagaffe » du commissariat, puisqu’il est parvenu à se tirer une balle dans le pied lors d’une enquête. Sa particularité : ses collègues l’appellent systématiquement par son nom de famille, mais jamais « Richard » ou « Dick ». Ce qui fait se demander Carella si la mère de Genero ne l’appelle pas elle-même « Genero ».
Et tous les autres (Ollie Weeks, Peter Byrnes, le chef des inspecteurs, Eileen Burke, Sam Grossman, le directeur du labo, Monoghan et Monroe, les « Dupont et Dupond » de la Criminelle …)
C’est là un des grands apports de l’auteur : avoir réussi, non sans humour, à construire un univers de toutes pièces. Les relations entre les personnages sont très travaillées, d’où la grande importance accordée aux dialogues, dont McBain s’avère friand et un spécialiste en la matière. L’œuvre de McBain constitue donc un tout : ce n’est réellement qu’au fur et à mesure des épisodes qu’on apprend à apprécier toute la richesse de la saga. Ce qu’il faut comprendre avant tout, c’est qu’un McBain ne se lit pas de la même manière qu’un polar lambda. Celui-ci ne repose que principalement sur la qualité de l’intrigue. Chez McBain, on en vient presque à se demander si celle-ci ne vient pas au second plan. Ce qui fait la richesse de la saga, ce sont ces petites anecdotes, ces petits « à-côtés » (dont on développera l’importance plus loin) que le lecteur apprécie peu à peu. McBain a donc cette particularité d’écrire des polars où son univers foisonnant prime sur l’intrigue policière, ce qui n’empêche pas celle-ci d’être importante, et le plus souvent d’une très bonne tenue. S’il est difficile de comparer McBain à un autre auteur, il est plus aisé de l’opposer à une grande auteure de romans policiers : Agatha Christie, dont l’intérêt des livres ne repose que sur l’enquête policière. Rien d’autre finalement ne compte dans ses romans : on ne s’attache pas aux personnages, que le lecteur ne connaît que superficiellement. McBain reconnaît d’ailleurs lui-même que ses romans ne l’ont jamais emballé.
Ne lire qu’un McBain, c’est donc risquer d’être déçu : son univers n’est réellement appréciable que sur le long terme. L’œuvre de McBain constitue ainsi plus qu’ailleurs un ensemble, dont chaque partie est indissociable des autres, où chaque enquête constitue un chapitre de la saga. Une saga considérable, tant par le nombre d’épisodes que par la durée au cours de laquelle elle a été écrite (des années 1950 aux années 2000). Au cours de ces nombreuses années, une évolution peut être constatée : si au départ l’histoire ne repose généralement que sur une seule intrigue, McBain, au fur et à mesure du temps, s’amuse à les multiplier et les croiser dans chaque livre : il sera alors plus commun de voir deux ou trois intrigues dans le même ouvrage, ce qui est finalement plus en adéquation avec l’esprit réaliste et quotidien de la vie du commissariat. Cela explique l’épaississement des enquêtes au fur et à mesure des années. L’auteur va même construire une dizaine d’intrigues dans Tout le monde sont là !, où, comme son nom l’indique, tous les inspecteurs du commissariat sont en action. On suit dans ce livre les 24 heures de la vie du commissariat, avec en première partie, l’équipe de jour et l’équipe de nuit en deuxième.
La panoplie des délits, crimes et infractions est particulièrement étoffée du fait de la largesse de la saga : il y est traité de trafic de drogue, de braquage, d’attentats terroristes, de kidnapping, de guerre des gangs, de vol de voiture et même d’histoire de fantômes. On suit au fur et à mesure des intrigues policières l’évolution du mode de vie des années 1950 à 2000, d’un point de vue moral, économique, sociologique, etc. La saga du 87e district est d’ailleurs souvent comparée à la Comédie humaine de Balzac.
Mais ce qui frappe chez l’auteur, c’est que, contrairement à beaucoup d’écrivains du milieu du XXe siècle, ses ouvrages n’ont pas pris une ride : il y a réellement une dimension universelle dans cette vie quotidienne du commissariat. Les premières intrigues, qui se passent dans les années 50, pourraient se dérouler en l’an 2000 sans aucun problème. On voit les personnages, dans leur vie professionnelle, bien sûr, mais également dans leur vie personnelle, ce qui est relativement peu fréquent dans les polars, surtout à l’époque. Ainsi, nous nous délectons au fil des histoires de toutes les anecdotes sur les personnages, dont on peut voir une partie plus haut. Des anecdotes qui alimentent les ouvrages de McBain et font toute leur force. Voir les personnages dans leur vie privée n’est pas forcément en rapport direct avec l’intrigue policière, mais c’est ce qui donne le piquant du style de l’auteur, à l’image de ce dialogue entre Bert Kling et sa compagne. Celle-ci, qui étudie la psychologie, lui parle de la dimension psychanalytique du film Blow up, dans Mort d’un tatoué. Voici un bref extrait de cette conversation.
« - Dans une enquête criminelle, il y a un grand nombre de placards fermés. Nous ouvrons toutes les portes et nous cherchons les squelettes.
- Exactement ! s’écria Cindy d’un ton triomphal. Vous cherchez les détails. Vous examinez tour à tour chaque fragment du tableau dans l’espoir de trouver un indice qui donnera plus de sens au tableau entier, exactement comme le photographe dans Blow up. Et, très souvent, votre enquête met au jour des éléments qu’il est encore plus difficile de comprendre. Ca ne devient clair que plus tard, à la manière de l’acte sexuel qui finit par devenir clair pour l’enfant quand il atteint l’âge adulte. »
Cette conversation, dans un polar classique, donnerait un indice à Kling sur un détail de l’enquête qui lui permettrait d’avancer dans sa recherche. Pas chez McBain : ce dialogue n’a absolument aucun apport sur le plan de l’intrigue policière. C’est un des nombreux petits « à-côtés » qui font toute la richesse de son œuvre. L’auteur, donc, est friand d’anecdotes. Anecdotes sur les personnages, mais également sur la ville, Isola, qui joue aussi un rôle primordial dans son œuvre. Isola étant un nom d’emprunt pour New-York, ou plus précisément Manhattan. McBain se plaît à décrire les différents quartiers de la ville, leurs caractéristiques, etc. La ville est peinte d’une manière plus ou moins sombre selon l’époque à laquelle elle a été écrite. On trouve également des anecdotes sur les procédures policières dont voici un exemple, tiré de Adieu cousine…
« Les inspecteurs ne furent pas tellement surpris. Déçus, oui, mais pas surpris. […] Tous étaient des flics expérimentés, à qui l’incertitude des témoignages était familière. À l’école de police, en fait, tous avaient assisté à des variantes de ce qu’on appelait « le coup du laveur de carreaux ». Pendant un cours qui n’avait rien à voir avec l’identification, les témoins ni les témoignages, un homme entrait sans se faire remarquer dans la salle, la traversait sans bruit en passant derrière l’instructeur et se dirigeait vers la fenêtre, dont il se mettait à réparer le loquet. L’homme était brun. Il était vêtu d’un pantalon marron, d’une veste bleue et portait des chaussures marron. Il n’avait à la main qu’un tournevis. Il travaillait à la fenêtre pendant cinq minutes avant de retraverser sans bruit la salle en passant derrière l’instructeur et de sortir. À l’instant où il avait disparu, l’instructeur interrompait son cours et demandait aux étudiants de décrire l’homme qui venait de passer cinq minutes dans la salle. Il voulait savoir exactement :
La couleur de ses cheveux, de son pantalon, de sa veste, de ses chaussures, s’il avait un objet à la main et lequel, ce qu’il avait fait pendant qu’il se trouvait dans la salle.
Eh bien, les étudiants disaient selon les cas que l’homme avait les cheveux noirs, bruns, blonds, roux, ou qu’il était chauve. (Certains affirmaient qu’il portait un chapeau). Trente pour cent des étudiants décrivaient avec justesse la couleur de son pantalon, mais la même proportion affirmait qu’il était bleu. Les autres étudiants optaient pour le beige ou le gris. Quant à la veste bleue de l’homme, elle était décrite, par ordre de préférence décroissant, marron, verte, grise, bleue, beige et jaune. La plupart des étudiants disaient que les chaussures marron étaient noires. Quant à ce que l’homme avait à la main, une proportion stupéfiante de soixante-deux pour cent des étudiants répondaient un seau d’eau. C’était sans doute parce qu’une proportion similaire affirmait qu’il avait lavé les vitres pendant qu’il se trouvait dans la salle. Quatre pour cent seulement déclaraient qu’il portait un tournevis et qu’il avait réparé le loquet de la fenêtre. Un étudiant déclara qu’il portait un escabeau. Ce fut probablement le même étudiant qui affirma que l’homme était venu dans la salle pour changer une ampoule. Et un autre étudiant (mais qui devait à coup sûr dormir pendant le cours) déclara qu’il n’avait vu personne entrer dans la pièce ! »
On se délecte également de l’humour, présent dans toute l’œuvre. On apprécie les petits clins d’œil que l’auteur fait à ses lecteurs assidus. Ainsi, dans une histoire, McBain parle de la pizzeria Lombino : c’est en réalité son nom de famille. Dans un autre épisode, le narrateur évoque les auteurs au patronyme italien (ou étranger) qui prennent un pseudo américain : c’est de lui-même qu’il parle, car Ed McBain est le pseudo de Salvatore Lombino. Sans parler de toutes les histoires drôles que les personnages se racontent, dont on trouve une bonne série dans Quatre petits monstres. Un autre exemple d’humour se trouve dans ce nouvel extrait de Adieu cousine…
« La première chose que Carella vit sur son bureau était une note du chef de la police. S’il n’avait pas été en train de penser à la vie qui imite l’art, qui imite la vie, et ainsi de suite, cette note ne l’aurait pas indisposé. En l’occurrence, elle l’indisposa. Elle l’indisposa nettement. Voici ce que cette note disait :
DU CHEF DE LA POLICE A TOUTES LES UNITES :
1/ A DATER DE CE JOUR, ON NE DEVRA EN AUCUN CAS UTILISER LES SIGNATURES AU TAMPON DE CAOUTCHOUC POUR LES DOCUMENTS OFFICIELS.
2/ A DATER DE CE JOUR, TOUT ORDRE OU INSTRUCTION SIGNEE AU TAMPON DE CAOUTCHOUC DEVRA RESTER SANS EFFET.
Cette note était signée du chef de la police, Alfred James Dougherty. Cette note n’avait qu’un défaut. Pour la signer, le chef de la police, ou son secrétaire, ou l’un de ses collaborateurs, s’était servi d’un tampon de caoutchouc. Carella contempla la note et sa signature au tampon. Le chef de la police avait donné l’ordre exprès qu’à dater de ce jour, on ne pourrait plus se servir de tampon en caoutchouc pour signer aucun document officiel. La note de service stipulait aussi que tout ordre ou instruction signé au tampon de caoutchouc resterait sans effet. Carella était plongé dans une immense perplexité. Il s’assit à son bureau pour lire la note une deuxième fois, puis il la lut une troisième fois, et essaya de décider quelle conclusion en tirer. Son raisonnement reposait à peu près sur les déductions suivantes :
1/ La note de service du chef de la police était signée au tampon de caoutchouc
2/ Cette note devrait par conséquent rester sans effet
3/ Si cette note devait rester sans effet, l’usage d’un tampon de caoutchouc pour signer un document officiel resterait donc licite
4/ Et si le tampon de caoutchouc restait licite, tout ordre ou instruction signés de cette façon ne resterait pas sans effet
5/ La note de service du chef de la police n’était par conséquent pas sans effet
6/ Mais si la note de service du chef de la police n’était pas sans effet, cela interdisait toute signature au tampon de caoutchouc, et comme cette note était signée au tampon de caoutchouc, elle était clairement sans effet
7/ Par conséquent, la note de service du chef de la police était sans effet tout en n’étant pas sans effet. »
En bref, on peut dire que McBain s’amuse en écrivant. Un auteur d’une imagination débordante, drôle, qui se lit sans aucune modération, dans l’ordre ou le désordre, tout en sachant tout de même que certains sont forcément moins bons que d’autres, dans la bonne cinquantaine d’ouvrages proposés. On lira avec un grand plaisir Poison, dont l’intrigue policière est excellente, Branle-bas au 87, où McBain, admirable sur le plan narratif, évoque la guerre des gangs via un chef de gang totalement givré. À lire également : Soupe aux poulets, Dix plus un, Tout le monde sont là !, Le sourdingue, La rousse, Adieu cousine, Après le trépas, Mort d’un tatoué, Quatre petits monstres, Cause toujours ma poupée, Faites-moi confiance, Lightning.
On peut constater que l’influence de McBain aura été capitale. Tout d’abord chez des auteurs de polars, comme Elmore Leonard, chez qui on retrouve une grande attention accordée au dialogue, Michael Connelly, qui lui a emprunté les anecdotes des procédures policières, Tony Hillerman, ou des auteurs non spécialisés dans le polar, comme Stephen King. McBain aurait même inspiré la série Urgences. Il a quoi qu’il en soit été plagié par la série des années 80, Hill Street Blues, dont le personnage principal se nomme… Furillo, ce qui ressemble étrangement à Carella (McBain y fait d’ailleurs allusion dans une de ses enquêtes). Enfin, les livres de McBain ont été adaptés sur grand écran à de nombreuses reprises, notamment Sans mobile apparent (1971), de Philippe Labro, une adaptation de Dix plus un, avec Jean-Louis Trintignant dans le rôle de « Stéphane » Carella. On peut également voir Les liens de sang (1977), de Claude Chabrol, adaptation d’Adieu cousine… Parmi les autres célébrités qui ont adapté au cinéma l’auteur, on compte également Michel Audiard : le film, Le cri du cormoran le soir au-dessus des jonques (1970) est tiré du Paumé de… Evan Hunter, l’autre face de McBain (il ne s’agit donc pas d’une enquête du 87e district). On note parmi les comédiens la présence de Michel Serrault, Bernard Blier et Gérard Depardieu.
Ce qu’il faut donc retenir du grand McBain :
Les + :
- Multiplicité des intrigues
- Humour
- Vie personnelle des personnages, qui deviennent forcément plus attachants
- Grande importance donnée aux dialogues (entre les héros, ou simples interrogatoires), d’une excellente qualité
- L’œuvre n’a pas pris une ride, étant donné sa portée universelle
- Documentations sur la ville (Isola-New York), le mode de vie, les procédures policières
- Se savoure à long terme : « durée de vie » illimitée
Les - :
- L’auteur est cyclique : certaines périodes sont moins bonnes (notamment les tomes 2 et 5, éditions Omnibus)
- En lire plusieurs est nécessaire pour vraiment apprécier la saga
- C’est une drogue
Pour en savoir plus sur ce grand auteur:
http://actu-du-noir.over-blog.com/article-16000405.html
http://www.esseclive.com/quand-lira-t-on/le-bateau-livre/bl-n6/lintrigue/ed-mc-bain.htm
http://www.lire.fr/portrait.asp/idC=35701/idTC=5/idR=201/idG=4
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